UNE HISTOIRE DU PARC LOUBIANOV EN 1998

Sept heures dix. Comme chaque matin, j'avais ouvert la fenêtre de ma cuisine, une tasse de café fumant à la main. Deux étages en dessous s'étendait le vaste parc Loubianov. La faible portion que j'en voyais était presque déserte. Le petit vieux ne venait plus s'installer devant son échiquier. Il ne reviendrait sans doute pas. Un an après, sa présence me manquait toujours.

Les échiquiers étaient de grosses tables en ciment, au plateau peint d'un quadrillage noir et blanc. Il y en avait une demi-douzaine, installées là une ou deux décennies auparavant, abîmées et usées, les cases noires en partie effacées, des tags les recouvrant toutes, sauf une, et c'est bien sûr à celle-là que s'installait mon petit vieux. À part lui, ça faisait sans doute longtemps que plus personne ne venait jouer. Certains s'attablaient pour casser la croûte ou lire un bouquin, la plupart se contentait de fumer des pétards ou cuver. [...]

Un texte à lire dans Violences numéro 6. Cliquez ici pour le commander.

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UNE HISTOIRE DU 10ème RAJON EN 2011

 

 

À l'époque, je travaillais de nuit pour Nizkij (littéralement : « abject »), un hebdomadaire spécialisé dans les faits-divers crapoteux et sordides. Je m'occupais de la permanence. De minuit à six heures, dans la salle de rédaction déserte, ma tâche consistait à décrocher le téléphone et noter en détail ce que racontait mon interlocuteur. Je devais garder mon calme, poser des questions précises et obtenir le plus de détails possibles. Une cinquantaine de personnes appelaient chaque nuit, le double les soirs de pleine lune. Kops, toubibs, confrères, criminels, victimes, cinglés, ils semblaient tous avoir une bonne raison de vider leurs sacs. À la réunion du matin, le redac'chef explorait ce fatras et décidait s'il y avait matière à gratter un article – moi, à ce moment-là, j'avais rejoint mon lit depuis longtemps.

Un soir, j'ai eu droit à une lycéenne.

— Tu es journaliste ? elle a demandé.

— Ils seront là demain. Moi, je suis le type qui prend les messages. Raconte ton histoire et ils te rappelleront. [...]

Un texte à lire dans Violences numéro 7 et dans Isophénie numéro 3. Cliquez ici pour commander Violences. Cliquer ici pour commander Isophrénie.

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UNE HISTOIRE DU 14ÈME RAJON (SPÉCIAL NOIR BOY GEORGE)

 

Debout devant la porte du studio, Chloé fouille son sac à la recherche de la carte magnétique. Ses pieds la font souffrir. Putain de chaussures, se dit-elle. Putain de robe, putain de casting, putain de vie de con.

Dans son iPod elle écoute Noir Boy George, l'album Metz Noire. Elle était de Nancy, avant. Elle aimait bien les groupes de la Grand Triple Alliance de l'Est et les a vus souvent en concert. Maintenant, plus grand chose à foutre, de la musique, juste une manière de tenir le monde extérieur à l'écart. Quand elle se balade le son à fond, lunettes noires sur la gueule et capuche sur la tête, personne ne vient l'emmerder, elle apprécie.

Là, elle revient d'un casting, donc elle est habillée comme une pute. Obligée. Alors les mecs la regardent avec envie dans la rue. Leurs yeux glissent sur ses talons hauts, ses jambes interminables et parfaitement épilées, sa robe de pouffiasse et s'arrêtent, interloqués, à son hoodie assez ample pour masquer les nichons que promettait la robe, bloquent sur la capuche qui masque le visage. Elle sent sur son passage leur haine, aux mecs, leur frustration d'être privé du cul, des nichons, des lèvres et des yeux. Elle les perçoit, les ondes de colère. S'ils pouvaient, le hoodie, ils l'arracheraient. Ils insulteraient Chloé, lui diraient qu'elle n'a pas le droit de leur faire ça. Si elle ralentissait, leur laissait prise, ils la remettraient dans le droit chemin. [...]

Un texte à lire dans Bad to the bone numéro 13. Cliquer ici pour le commander.

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UNE HISTOIRE DE LA ZONA EN 2018

 

Cette nuit-là je me trouvais dans la Zona pour rencontrer le héros du jour. Son surnom, vous le connaissez déjà peut-être : Uzkoglazyj, « Le Bridé ». Son vrai nom ? Aucune importance. Son fait d’arme ? Un jeu nommé Mashina.

Depuis l'interdiction de Mashina, Le Bridé a fui la RIM pour sa Tchétchénie natale. Il a accepté de me rencontrer. Virtuellement. À cette unique condition, il a bien voulu répondre à mes questions.

Pour ce que j’en savais, Mashina était un simulateur de voiture se déroulant sur une map extrêmement vaste. Jeu de voleur style GTA, jeu de course, de gestion, un peu tout ça ? Tant que je n'aurais pas testé, je n'en saurais pas plus.

Première règle de Mashina : on ne parle pas de Mashina.

Alors, me voilà dans une cave de la Zona et sur le point de pénétrer dans la matrice. Autour de moi, sous une lumière de très faible voltage, des banquettes de fortune accueillaient quatre joueurs. Il restait six banquettes de libres, dont une pour moi.

Je les ai observés un moment. Allongés sur le ventre, enfermés dans leurs combinaisons bleu-nuit aussi rigides qu'une armure, la tête entièrement avalée par un casque opaque, ils ressemblaient aux cosmonautes en hibernation d'un vieux film de SF. Sans les spasmes et les vibrations qui de temps en temps les agitaient, ils auraient pu être morts, ou des statues. Dans quelques minutes je les rejoindrais dans Mashina, deviendrais moi aussi une statue. Un millier de joueurs, répartis dans le monde entier, leurs corps dissimulés dans des locaux clandestins pareil à celui où je me trouvais, s'y promenaient en ce moment. [...]

Un texte à lire dans le coffret limité Crash gallery. Cliquer ici pour le commander.

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UNE HISTOIRE DE KINOGOROD EN 1998 / 2018

 

1.

 

— Nous avons établi un devis en fonction de vos demandes, gospodin. Il s'élève à environ de trois millions de ₱.

L'équivalent de cinq ans de salaire pour, par exemple, un chauffeur de taxi. Mais quand on s'appelle Alexandr Alexandrovitch Vassiliev, une telle somme se justifie. Certains noms valent plus chers que d'autres.

Alexandr hoche la tête. Il s'attendait à payer moins – la moitié, pour être honnête, et le sentiment de se faire enculer le taraude – mais il n'a pas le cœur à marchander.

Il opine lentement, gravement, perdu dans ses pensées.

Les bureaux de Sex Is Violent, nommés d'après le film américain Natural born killers, occupent le trente-quatrième étage d'un gratte-ciel du quartier Ul'tramarin (« Outremer », en russe), place-forte locale du biznes et de la finance construite entre 2000 et 2005. Ul'tramarin, où il n'est possible de pénétrer qu'en montrant patte blanche à des robots faisant office de vigiles, se situe à la frontière du 1er et du 6ème Rajon, au nord de l'aéroport, et regroupe un ensemble de buildings dont le style « architecte en folie » rappelle le quartier de Moskva-City à Moscou. Son nom fait référence au verre spécial couvrant les façades, qui reflète le ciel avec une telle intensité qu'on se croirait, lorsque le temps est au beau fixe, au fond d'un lagon des caraïbes. Jusqu'en 2017, le miracle ne se produisait que quelques jours en juillet (et douze mois sur douze sur les images Instagram et les dépliants publicitaires). Le reste de l'année, les façades renvoyaient avec la même puissance le gris-mauve-noirâtre-marronnasse des nuages et de la pollution, mais l'impression produite rappelait davantage le Premier Cercle de l'Enfer : pour cette raison, les habitants de Mertvecgorod préfèrent appeler le quartier Ul'trader'mo, ce qui peut se traduire par Outremerde. Depuis octobre 2017, des drones achetés à prix d'or à la Chine patrouillent nuit et jour dans le ciel d'Ul'tramarin et bombardent la pollution et les nuages d'agents chimiques qui absorbent la vapeur d'eau et congèlent les particules fines, les transformant en une grêle microscopique s'abattant en permanence sur le sol. Le ciel apparaît alors nettoyé, immaculé, aussi clair qu'au-dessus de la steppe. Ainsi, depuis, le quartier jouit en permanence de l'incroyable lumière voulue par ses concepteurs et connaît un prestige international. Dans le reste de la ville, cependant, son surnom est resté et personne, à part ceux qui y sont obligés pour raison professionnelle, ne l'appelle par son nom officiel. [...]

Un texte à paraître prochainement.

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UNE HISTOIRE DU 14ÈME RAJON EN 2018

 

On habitait à l'extrémité sud du prospekt 14, à deux pas de Mertvec-Bereg (littéralement, « Mertvec-plage » ; en référence à la mer d'ordure à quoi on pouvait assimiler la Zona).

Notre appartement se trouvait au premier étage d'un immeuble qui en comptait quatre, décrépi comme tous les autres taudis du kvartal, rongé à parts égales par la pollution que produisaient les usines, les décharges et les gaz d'échappement. L'échangeur de l'avtostrada de Volgograd et de la Numéro 1 se situait à cent mètres à vol d'oiseau, et la Zona à moins de trois kilomètres.

La brume noire, qui ne se dissipait jamais, plongeait tout le quartier dans un crépuscule permanent.

À l'époque mes parents traversaient une mauvaise passe – pire que d'habitude, je veux dire. Depuis un an, ma mat' ne se contentait pas de passer ses nerfs sur mon pap' en le frappant, ça ne lui suffisait plus. Désormais, chaque soir ou presque, elle le foutait dehors. Le vieux se retrouvait vers minuit, une heure, aussi bourré qu'elle, et parfois la gueule en sang, à devoir boucler sa valise. Boucler la valise était très important. Ça faisait partie du rituel, pas question d'y déroger. S'il s'était retrouvé à la rue les mains dans les poches, ma mère n'aurait pas été satisfaite. [...]

Un texte à lire dans Violences numéro 8. Cliquez ici pour le commander.

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UNE HISTOIRE DE L'OTRÂD 110 EN 2016

 

1.

 

Dans le métro, évidemment, aucun drone ne circule. À la place, des caméras partout. Contrairement aux oiseaux de malheur qui rodent au-dessus des rues, des parkings, des bidonvilles, elles sont inoffensive. Ne tuent personne.

Et bien sûr, pas plus à la surface qu'en-dessous, on ne trouve de flic. Ni privés, ni d'État, ni humains, ni robots – ça étonne la plupart des touristes, cette absence apparente de forces de l'ordre, et puis ils lèvent le nez et voient les bestioles, menaçantes, qui les surveillent – les bestioles, c'est comme ça qu'on surnomme les drones, là où on bosse. Ça aide à dédramatiser, sans doute. Quand on a droit de vie ou de mort sur les passants, il faut trouver des trucs pour se mettre à distance, sinon on devient dingue.

Mon kollega Ryu est patrul'nyj depuis un peu plus d'un an. Moi, ça fait une demi-douzaine d'années que je fais ce boulot de merde. Avant, j'étais policier. Les drones, fournis par la Chine, coûtent une fortune mais à long terme la RIM est gagnante. Un opérateur dans notre genre revient quinze à vingt fois moins cher qu'une patrouille, pour un résultat très largement supérieur. Les rues sont relativement sûres. Enfin, ça dépend des quartiers. La densité de drones est très variable. Dans les coins les plus riches, ils sont omniprésents. Dans la Zona, on en trouve un pour trois cent kilomètres carrés. Globalement, la population – en tout cas, celle à qui on demande son avis – se sent en sécurité. Sauf ceux, bien sûr, que l'idée de quelques milliers d'épées de Damoclès patrouillant à cinquante mètres d'altitude rend inquiet. [...]

Un texte à paraître dans Freeing numéro 3.

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UNE HISTOIRE DU 5ème RAJON EN 2011

 

1.

 

Je me tenais sur le seuil, tournée vers l'intérieur du bâtiment. Le vent rabattait dans mon dos la pluie glacée et collante. Les deux étages du vaste hall, mezzanine soutenue par des colonnes verdâtres imitation marbre, abritait naguère des dizaines de boutiques et de magasins de change. Il n'en restait désormais que les carcasses, coquilles vides hantées par les clodos, les mineurs en fugue, les paumés et les dingues. Des couches et des couches de tags, de graffs, d'affiches plongeaient toutes les surfaces disponibles dans une sorte de magma bariolé et indifférencié, brisant toute profondeur de champ, d'où émergeait quelquefois un nom, un monstre en 3D ou une injure bien sentie.

La gare, abandonnée depuis une dizaine d'années, croupissait dans une pénombre que je trouvais paradoxalement rassurante, de même que le fumet qui avait pris possession des lieux, mélange de merde, de pisse et d'animalerie offrant un rempart contre la puanteur chimique et effrayante de la Zona.

Des vagabonds complètement bourrés et des sans-abri hors d'âge évoluaient lentement d'un spot à un autre, agglutinés en grappes. En regardant mieux on découvrait aussi des familles, des types à l'air hargneux avec de gros chiens, des bandes d'ados se donnant un air dangereux, des exclus de tous âges, de tous styles, des deux sexes. Je me tenais sur mes gardes, mains dans les poches, capuche rabattue sur la tête, prête à dégainer en cas d'embrouille. [...]

Un texte à paraître prochainement.

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UNE HISTOIRE DU 11ème RAJON EN 2016

 

1.

 

— Allez, branle-toi, branle-toi fils de pute, fais-la venir bien dure, tu crois que je vais te laisser m'arroser si tu bandes mou ? Ah, putain, tu m'aurais vu du temps de Khrouchtchev, c'était autre chose, ils chiaient tous dans leur froc quand ils me voyaient ! L'armée à l'époque c'était le bon temps, c'était pas rempli de pédés comme maintenant ! Allez, bande plus fort que ça, pédale, j'ai envie de me faire cracher dessus par une vraie bite, pas par une limace !

Celui qui invective le chippendale membré comme un âne est un vieillard chenu et à moitié difforme, occupant un fauteuil roulant de fabrication chinoise semblant peser plus lourd qu'une Mercedes des années cinquante.

Le chippendale, gavé de stéroïdes, les muscles luisants d'huile et monstrueusement gonflés, astique sa queue. Elle est énorme, longue comme un avant-bras, si raide qu'on la croirait sculpté dans un morceau de bois, surnaturellement épaisse, violacée, aux veines énormes et sinueuses. Il se branle contre le visage du vieillard qui continue d'éructer, rouge, congestionné, bavant, les yeux exorbités. Lui aussi a sorti son sexe. Il agite le morne bout de chair entre ses doigts tordus par l'arthrite, mais toute la partie inférieure de son corps est paralysée. Il secoue par habitude ce petit machin grisâtre et ridé sentant la pisse et la sueur, sans rien ressentir du tout. [...]

Un texte à paraître dans le GoreZine numéro 2.

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